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Salaires, précarité, politique rédactionnelle, déménagement hasardeux, ça gronde...L’émotion soulevée récemment dans la rédaction mise en alerte à plusieurs reprises sur les péripéties pré-nuptiales du prince William, la non diffusion d’un papier d’enquête irréprochable, les diktats d’une rédaction en chef donnant souvent une impression de refus d’écoute, sont à l’origine d’un climat malsain à l’agence. L’atmosphère risque d’être franchement irrespirable en raison d’un même autisme d’une direction générale qui n’a rien voulu entendre depuis un an et demi ni sur les modalités d’un déménagement aussi hâtif que hasardeux, ni sur une politique salariale et de précarisation qui attente non seulement à la qualité de vie des journalistes mais aussi à leur crédibilité professionnelle. Sans même parler de nouvelles rumeurs sur le statut qui pointent à nouveau et sont perçues comme manquant de transparence. Un débat rédactionnel indispensable Depuis près d’un an, les incidents se sont multipliés entre la rédaction en chef et plusieurs services, mettant en évidence la nécessité d’un véritable débat rédactionnel parmi les journalistes de l’agence. Il ira même sans doute au-delà. Les motifs de tension portent sur des sujets sérieux et de fond. Ils engagent la conception même du travail de l’agence et de son rôle de mission d’intérêt général, abondamment évoqué en interne et ailleurs, lors des débats sur le statut. Cela reste un sujet sensible dans les nouvelles réflexions sur le même sujet et les recherches de modalités de financement acceptables pour l’Union européenne. C’est aussi une vraie question commerciale paradoxalement : les partisans de toutes les dérives rédactionnelles font valoir qu’il faut vendre et que le client est roi ! Dans le cas de l’agence, c’est loin d’être une évidence. Oui nous sommes sur une voie étroite et contradictoire : nous avons une mission d’intérêt général (on disait volontiers de service public en 57) mais nous devons assurer une grande partie du fonctionnement par un chiffre d’affaires commercial. Or rien ne dit que les abonnés à l’AFP dans le monde attendent de cette dernière un mélange de genres, comme le fait de donner 5 alertes et moult papiers d’angles astrologiques sur un mariage princier et beaucoup moins sur des informations internationales, impliquant des victimes en nombre ou des conséquences géopolitiques... Circonstance aggravante : les 5 alertes ont été données par un bureau mis sous pression alors qu’il était en sous-effectif criant, comme souvent. On informe ou on vend ? Les journalistes en arrivent à se demander : "Finalement, c’est quoi notre métier ? On informe ou on vend ? Le top ten de Yahoo est-il devenu notre critère de qualité (en dehors du Parisien, l’autre Bible)" ? La question reflète bien la difficulté de notre fonction : nous avons deux contraintes : la vente et la collecte de l’information. La création même de l’AFP est une décision politique privilégiant la collecte de l’information partout et la diffusion internationale. La richesse et le coeur de l’AFP est sans doute là. La vente est un moyen de garantir partiellement le fonctionnement et aussi l’indépendance. Il serait paradoxal que les impératifs commerciaux en arrivent à nuire à l’indépendance et on se pose immanquablement la question : jusqu’où ? Par ailleurs, d’autres savent mieux vendre que nous et avec des moyens financiers et moraux bien plus adaptés que les nôtres et les médias clients attendent de nous la fiabilité et l’exhaustivité (y compris non rentable) qu’ils ne trouvent ni sur internet, ni sur les réseaux sociaux. La justification commerciale des nouvelles tendances imposées et mal supportées par la rédaction trouve donc rapidement une limite. L’AFP est-elle encore un grossiste en information ? Les dépêches sont-elles toujours une base de travail pour nos clients ? Nous n’avons pas à rougir de notre mission et nous montrons chaque jour que nous savons nous adapter, mais nous refusons de voir le fil devenir un mélange d’informations sérieuses et légères traitées au même niveau. Nous n’avons pas à écrire n’importe quelle dépêche sous prétexte qu’elle parle de Facebook ou de Twitter : internet est un support formidable mais il ne doit pas nous faire perdre la tête et nous empêcher de réfléchir. L’obsession du main stream, du titre vendeur ne doivent pas nous empêcher d’informer. Oui, certaines infos ne sont pas sexy, ne font pas le buzz. Et alors ? Nous travaillons pour des supports variés, il n’y a pas d’un côté internet la moderne et la vieille PQR ou N de l’autre : nous faisons de l’information, point barre. Nous nous devons de couvrir des événements comme l’annonce du mariage princier en Grande- Bretagne. Pas de faire cinq alertes. Pas plus que sur le décès du regretté Paul Le Poulpe. La redchef justifie le choix de l’alerte par les nombreuses reprises, mais pense-t-elle sérieusement que ces informations auraient été moins reprises si elles avaient été traitées en factuel ? Nous ne pouvons refuser le "pipole" parce qu’il serait "sale" car on est des généralistes et on doit s’y coller. Mais à condition de savoir raison garder, sans excès d’alertes, de volumes ou de couvertures abusives, comme par exemple celles des bouquins sur Carla... Confiance et vrai dialogue avec les journalistes Les journalistes de l’AFP sont autonomes et n’ont pas à se laisser dicter des sujets sous prétexte qu’ils sont réclamés par des clients ou à plus forte raison d’autres gens réels ou supposés. Le premier maître ce sont les faits, pas l’humeur des patrons de presse ou de diverses rédactions en chef, que nous ne pourrons jamais satisfaire toutes et partout dans le monde. Mais cela suppose un minimum de confiance dans les producteurs qui ont les sources, les connaissent bien, bref connaissent mieux le terrain que la redchef. Or, on observe au sein de la rédaction, comme dans les instances de dialogue social, que la direction de l’AFP s’impatiente, ne veut rien écouter de protagonistes qu’elle juge indignes d’attention, veut décider vite avec une tendance à l’infantilisation et écoute de moins en moins ses interlocuteurs qui ont pourtant des arguments à faire valoir. On a une redchef France qui a plein d’idées, ce qui n’a pas toujours été le cas, mais ce serait beaucoup mieux si elle acceptait de débattre de manière plus ouverte avec ceux qui connaissent les sujets sur lesquels elle a des idées ! Les consignes sont désormais claires, et en droite ligne des deux longues notes rédactionnelles d’il y a quelques mois : parler surtout des émissions les plus regardées, des blockbusters au cinéma, des livres les plus lus, des expos bien consensuelles, etc. On surinvestit ce qui "vend" au détriment d’une diversité de couverture qui est pourtant au coeur de nos missions. On ressent à tort ou à raison une réticence devant le factuel (ringard, institutionnel, etc.), qui reste pourtant notre coeur de métier, complétée par un amour immodéré du papier d’angle ou "transversal", en général survendu. La "valeur ajoutée", dont on nous parle à longueur de journée, n’est pas forcément dans un titre sexy, un angle "original" ou de la "couleur". Elle peut être, aussi, dans un factuel bien sourcé, clairement rédigé, même si le titre n’est pas fun... Bref dans le fait de "sortir" une info même si elle n’est pas le scoop du siècle, ou tout simplement dans le fait de décider d’en faire une, ce pour quoi nous avons été formés et ce qui fait, justement, notre valeur ajoutée : fiabilité, hiérarchisation, rapidité... Un petit factuel, un papier général, une présentation mettent parfois plus de temps à faire qu’un "papier transversal" ou d’angle qui consistent, parfois, à compiler des paroles de sociologues ou d’économistes -mais qu’il faut faire quand même. Il faut faire davantage confiance au "rubricard" - mot très ringard certes, mais nous travaillons, aussi, pour des rubricards de journaux. Malaise aggravé par "l’affaire Muselier" Dans tel ou tel service, les "incidents" avec la redchef n’ont pas manqué depuis plusieurs mois. Parmi les raisons, toujours le manque de confiance envers les rédacteurs, la maladresse du "bocal", un certain caporalisme (pas seulement du côté de la redchef France), et surtout des dérives dans les choix ou non-choix de nos sujets et formats rédactionnels et bien sûr un soupçon insupportable de parti-pris politique que l’affaire Muselier n’a fait que renforcer malgré des justifications tardives. Dans sa réponse aux critiques à son encontre, la redchef France est revenue par exemple une nouvelle fois à la charge sur la manière de comptabiliser les demandeurs d’emploi (surtout en France...). Pourtant cette question avait été tranchée en septembre 2009 par la direction de l’information, après déjà de nombreuses heures de discussion et elle ne fait plus débat dans les autres médias ou parmi les experts. Comment s’étonner alors que certains services se plaignent de ne pas être écoutés par la redchef, d’être victimes de préjugés idéologiques, voire d’être harcelés... ? Plus généralement, la direction a-t-elle l’intention d’ouvir le débat rédactionnel réclamé face au malaise ambiant ? Malaise aggravé par "l’affaire Muselier", un papier enquête irréprochable de Marseille, arrêté par la direction sans justification crédible lorsque les représentants du SNJ l’ont réclamée en DPJ et en CE. La quasi-censure, niée par la direction, de ce papier est une honte que le SNJ ne peut laisser passer. Le travail irréprochable du journaliste ne devait en aucun cas être interdit de diffusion. Quel message pour les jeunes journalistes : "Faites des pick up, continuez à colporter des rumeurs, même en matière économique, pour la seule raison qu’elles sont colportées par d’autres, et ne ramenez ou ne vérifiez surtout pas d’infos". Il est vrai que le statut de précarité de nombreux jeunes journalistes les aidera à comprendre rapidement qu’il ne faut pas fourrer son nez n’importe où ! Et s’il s’agit de définir une nouvelle fois la politique de l’agence en matière d’enquête et de scoops politiques, faisons le réellement et avec une consultation ouverte dans le cadre du débat éditorial de plus en plus indispensable, examinant les pour et les contre en fonction de nos moyens. Dommage à ce propos que les premières réflexions du directeur de l’information sur ce thème ne soient arrivées que plus d’un mois après l’événement et seulement en raison de l’émotion soulevée dans la rédaction. Encore et toujours les salaires Les dérives rédactionnelles ne sont pas la seule cause de morosité. La paix sociale dont se vantait l’été dernier Emmanuel Hoog est aujourd’hui passablement écornée et pourrait bien se transformer en véritable conflit si ses revendications les plus élémentaires continuent d’être ignorées. En premier lieu les salaires : Le SNJ et la CFDT, qui représentent la majorité chez le personnel journaliste, ont décidé de signer un accord qui, même s’il portait sur une somme ridicule n’était que le reflet au centime près de la masse salariale accordée à l’AFP par l’augmentation de la grille des salaires de la presse nationale (PQN ex-parisienne). Mais l’accord AFP avait au moins le mérite, par rapport à ce qui a été décidé à la PQN, de donner un peu à tous, plutôt que beaucoup à quelques-uns. Il n’est pas très étonnant que certains nous aient condamnés pour l’avoir fait, dès lors qu’ils avaient le plus à y perdre. Le SNJ a pour sa part défendu l’équité. Le maigre pécule est loin d’être suffisant et ce n’est pas quelques primes et promotions distribuées avec parcimonie et selon des critères mystérieux qui vont combler l’écart entre l’inflation et les salaires à l’AFP qui n’a cessé de se creuser ces dernières années. La Direction invoque la rigueur budgétaire, la crise économique, les désabonnements. Mais cela ne l’empêche pas d’embaucher une nouvelle directrice de la communication, de payer des indemnités à un directeur démissionnaire, de poursuivre malgré des lumières et climatisation inadaptées, un déménagement de la rédaction hâtif et souvent incohérent. Un volontarisme forcené et un autoritarisme sourd à toute suggestion ont mené la direction en ce domaine à des erreurs de gestion, coûtant au bas mot 1,8 million d’euros à l’agence en baux reconduits inutilement et en travaux menés illégalement (sans vote du CE ni du CHSCT) et à grands frais (sans appels d’offre) qu’il faut en plus compléter aujourd’hui pour cause d’inadaptation. Sans même évoquer l’aspect rédactionnel dont la justification "multimédia" n’a en fait jamais été pensée en fonction du futur 4XML. On n’a fait que déplacer "tels quels" des desks et des services de production sous prétexte de les rapprocher, sans se demander jamais quels rapprochements étaient les plus rationnels et les plus utiles pour créer des synergies. Et en éloignant au final des desks qui communiquaient facilement au 3ème étage et qui y regardent maintenant à deux fois avant d’entreprendre des randonnées avec badge pour demander le nom d’un ministre ou une traduction... Nous voyons aujourd’hui des journalistes émarger à moins de 3.000 euros, après plus de dix ans de carrière, d’autres bloqués dans leur catégorie sans augmentation depuis plusieurs années. Sans parler des "nouvelles conditions d’expatriation", appliquées aujourd’hui sans qu’aucun protocole n’ait été signé avec les syndicats représentatifs du personnel. Elles se traduisent par une diminution allant jusqu’à 1⁄4 des salaires et primes pour ceux qui acceptent de "jouer le jeu" de l’expatriation, avec à la clé les frais d’installation et la perte d’emploi du conjoint. Les négociations sur ce protocole sont purement et simplement arrêtées. Même plus besoin de faire semblant de discuter avec les syndicats ! Qu’on ne dise pas que ce sont les syndicats qui "bloquent tout" ! Les CDD et pigistes permanents de leur côté ne voient toujours pas venir pour la plupart les titularisations tant attendues et plus que nécessaires, au vu de la situation dans certains services et bureaux. La "rotation" entre carences et non-renouvellement de contrats ne se ralentit pas, perturbant la bonne marche de la rédaction et laissant sur la touche des journalistes de valeur qui ont pourtant largement fait leurs preuves. La "solution" de la Direction de la Rédaction consistant à les envoyer dans les bureaux de l’étranger en attendant une éventuelle titularisation lors d’un hypothétique retour en France, ne fait que repousser, et transférer, le problème. Il faut savoir que ces "exils" ne sont pas sans incidence : pas de cotisations retraite en France, peu d’espoir de récupérer celles versées localement, perte de la carte d’identité des journalistes professionnels, parfois radiation du régime des ASSEDIC si on n’y a pas pris garde. On entend même parler maintenant de "VIE" (Volontariat International en Entreprise) pour venir peupler les desks francophones à l’étranger et qui seraient jetés comme des mouchoirs usagés, au bout de deux ans de bons et loyaux services. En gros, la cerise sur le gâteau de la précarité et des bas salaires. Cette situation n’est pas seulement intolérable du point de vue social et humain : elle a des conséquences sur la qualité du travail et sur la crédibilité de l’agence. Plus que tout autre, un(e) jeune journaliste chargé(e) de famille, précaire ou VIE, est en permanence placé en situation extrêmement vulnérable. Au même moment, les "seniors" qu’on ne peut utiliser à leur niveau dans l’agence sont toujours maltraités, lorsqu’ils n’ont pas les bonnes connexions. Un plan de départ négocié pendant huit mois avec les syndicats a été subitement annulé en décembre dernier. Aucune perspective pour les "seniors", malgré le potentiel ouvert par le multimédia, ne semble en vue. Le malaise est général et transgénérationnel. En dénonçant cette situation pour la changer, le SNJ reste fidèle à sa vocation de défense du niveau de vie des journalistes et de leur déontologie professionnelle, ce qui dans notre profession est intimement lié. le 23 novembre 2010 |